Foucault (1) - Histoire de la folie à l'âge classique

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Foucault - Histoire de la folie à l'âge classique

(Par Samnyasin)



Michel Foucault rédige une Histoire de la folie qui est, en fait, sa thèse. A la Renaissance, on accorde à la folie une importance de premier plan qui l'a mise dans la hantise des hommes. Ici, la folie est vue comme souci. Puis, à l'âge classique, il y a un renversement : Les fous cessent d'être omniprésents dans l'espace social, on les enferme à l'hôpital général où ils sont enfermés en mêmes temps que les mendiants, des déviants etc. Cette épisode équivaut à celui de « grand renfermement » qui est un événement social du XVII ème siècle. Toutefois, ce facteur social est corollaire d'un mouvement intellectuel qui départage raison et déraison (cf: Descartes). Puis, à partir de la fin du XVIII ème siècle, la folie devient un objet de savoir. C'est alors que le concept de la maladie mentale apparaît. Donc, d'une part, il y a une observation de la maladie mentale et, d'autre part, il y a une présence de la folie sous la forme tragique de l'art (cf: Van Gogh, Nietzsche, Artaud).


Quel est le but de Foucault dans son Histoire de la folie?

Ce n'est pas de faire un historique de l'asile et de l'enfermement, mais de s'intéresser à un discours. Il s'agit, là, d'un discours sur la folie, du rapport entre la raison et la déraison. Foucault s'inscrit dans l'Histoire de la représentation imagée de la société. On n'a pas un rapport naïf de la folie, mais un rapport médiatisée par l'idée que notre milieux historique d'appartenance se fait par la pensée du début du XX ème siècle. A l'époque il y a un savoir partagée de la folie qui s'impose et qui imprègne toutes les consciences individuelles. Ainsi, Foucault étudie la conception générale de la folie dans son évolution. Pour Foucault, la folie n'existe que dans un société et par rapport à elle, c'est un fait de civilisation. Il y a, d'une part, le problème de l'interprétation de la folie et, d'autre part, celui de savoir qui a le pouvoir sur la folie. On s'intéresse à la folie car c'est l'opposition à la raison. Toutefois, pour Foucault, on ne peut comprendre ce qu'est la raison si on examine pas son autre, car la raison se définie comme ce qui est secret à cette raison tant exhaltée. C'est en se pensant comme non-folie que la raison se légitime et se conforte dans sa puissance.

En philosophie, on considère la raison comme la capacité de débattre pacifiquement. Le triomphe de la raison que l'on constate au XVI ème siècle est une violence contre la folie. Ainsi, il y a une violence propre à la raison elle-même et une expérience implicite et violente qui est légitimée par la constitution de sa foi. Le travail propre de l'intellectuel consiste à retrouver cette violence originelle qui la dessine.

La pensée cartésienne, entre autre, est la passe visible d'un événement invisible qui est le refoulement violent de la déraison. La recherche historique de Foucault est, en fait, une démystification. Foucault montre que la psychiatrie moderne consiste à renoncer à l'internement. A ce propos, il affirme qu'à l'époque moderne on cherche à soigner le fou par la parole (psychanalyse) qui doit paraître libératrice, alors qu'elle ne l'est point. Somme toute faite, il tend à démystifier la bonne science de notre rationalité.


1) La folie à le Renaissance

A la fin du Moyen-Âge, la lèpre disparaît progressivement. Or, les lépreux étaient des exclus. On sait qu'ils ne devaient pas rentrer dans les villes et qu'ils étaient enfermés dans des asiles. Foucault dit qu'avec la disparition des lépreux, ces derniers sont remplacés, dans l'esprit d'exclusion, par les fous. C'est au XVII ème siècle que cette exclusion s'affirme car, à la Renaissance, la folie fait partie de l'horizon familier de la vie. La folie est une menace, mais, en même temps, elle fascine. Ainsi, elle est un thème majeur de la Littérature et de l'Art. Par exemple, dans les tableaux de Bosch ou de Bruegel, le fou apparaît comme un symbole de la condition humaine. Ainsi, on peut lire la condition humaine à travers le fou qui n'est pas un étranger radical, mais le symbole de ce que nous sommes. Or ailleurs, Erasme écrit un Eloge de la folie, dans lequel il y a un dialogue entre la folie et la raison. Ici, la folie critique la raison et sa prétention, ainsi que ses illusions.

A la Renaissance on interne pas les fous, mais on les exclut des villes. Pour éviter qu'ils reviennent, on les confie à des marchands. Le lèpre est remplacée par la folie. La Nef des fous (roman) est un bateau remplis de fous qui file le long des fleuves. Aux yeux de Foucault on peut dire que la folie n'est pas enfermée, mais qu'elle traverse le pays. On a affaire, d'un côté, à une folie tragique (cf: toiles de Bosch qui présentent les comportements incompréhensibles des fous) et, d'un autre côté, à une folie apprivoisée, celle d'Erasme.


2) La déraison classique

Au XVII ème siècle, c'est la ségrégation qui s'organise. Il y a une date précise où l'Europe se couvre d'établissements d'internement où on enferme les fous, non pas comme des malades qu'il faut soigner, mais comme des asociaux, objets de répression et d'assistance. La société bourgeoise met à l'Etat la politique. Simplement, il n'y a pas que des fous, mais aussi des pauvres, oisifs, vagabonds etc. Tout ces gens-là, il faut les corriger par le châtiment et la contrainte. Il est, toutefois, important de préciser qu'il ne s'agit pas de soins, en ce que la condition des fous était horrible et tout à fait inhumaine. D'un point de vue philosophique, Foucault dit qu'on « prive les fous d'une parole ; d'une parole qui leur avait été donnée à la Renaissance ». Plus généralement, ce grand renfermement, c'est la mise à l'écart de tous ceux qui dérangent l'ordre établit. Le triomphe de la raison apparaît comme une norme sociale admise. Alors qu'à la Renaissance, la folie avait quelque chose à dire, au XVII ème siècle, les pauvres et les fous représentent le désordre. Il ne s'agit pas de les détruire, mais de les prendre en charge. C'est ainsi que s'opère une distinction entre les bons pauvres et les bons fous qui acceptent l'internement et les mauvais pauvres et les mauvais fous qui le refusent. L'idée que l'Occident s'est faite de la folie a connue d'importantes variations, mais elle n'a jamais cessé d'apparaître comme déraison. Foucault s'empare d'événements et les analyse de manière inattendue, afin d'en dégager la signification.

Cependant, à l'âge classique, la situation se renverse avec l'ouverture du premier hôpital général à Paris en 1656 (Louis XIV). Ce dernier est destiné aux pauvres et qui se propose à les mettre au travail. « De tout sexe, lieu et âge, de quelque qualité de naissance et de quel état qui puisse être, valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou incurables. » D'abord, il s'agit des pauvres. Toutefois, il ne s'agit pas tant d'exploiter leur force productive, mais de les redresser moralement. Dans cet hôpital général, il ne s'agit pas de rechercher des moyens de curer les déviants, mais d'une maison de correction et de redressement, voire d'une prison. De plus, l'hôpital général connaît un grand succès, en ce qu'un 1 % de la population parisienne y est enfermée. Par ailleurs, les provinces sont gagnées par un mouvement, lequel, avant la révolution de 1789, donne lieu à 32 hôpitaux généraux en France. Toutefois, l'hôpital général est un échec, compte tenu du fait qu'il ne donne naissance à aucune solution aux problèmes et la révolution industrielle du XVIII ème siècle conduit à son abandon définitif. Mis à part les pauvres enfermés, il y a les fous qui ne sont pas enfermés parce qu'ils sont fous, mais bien parce qu'ils sont inutiles. Ainsi, l'hôpital général a une fonction sociale qui est de redresser moralement les oisifs.
Selon l'explication de Foucault, l'hôpital général n'a pas pour seule signification cette fonction sociale, c'est-à-dire d'éliminer les asociaux, mais « C'est l'acte de ségrégation qui produit les asociaux ». Il y a, ici, un mélange de types d'individus qu'il faudrait distinguer : les fous vivent côté à côté avec les prostituées, les libertins, les homosexuels, les pères dépensiers et les blasphémateurs.

Est-ce un non-savoir de ce qui est réellement la folie en est la cause?

Non, car il n'y a pas d'essence éternelle de la folie puisqu'elle est purement et simplement une construction théorique. En réalité, l'âge classique invente une figure de l'asocial : le déviant en ce qui concerne la sexualité, la religion et la pensée. C'est la construction de la raison qui dicte la construction de la folie. Ainsi, l'homme raisonnable est celui qui s'intègre au groupe, tandis que l'homme déraisonnable est celui qui se révolte et / ou se distingue. De fait, ceux qui se distinguent de la norme communément admise sont nommés des fous et, ainsi, l'expression de « folie » renvoie à une catégorie de personnes forts différentes. La perte de la raison se manifeste dans la révolte ou la désocialisation.


Foucault pense retrouver le rôle de cette ségrégation dans la première des Méditations métaphysiques de Descartes (1641) :

« Mais encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses sensibles et fort éloignées, il s'en rencontrent peut-être beaucoup d'autres, desquels je ne peux raisonnablement douter quoi que nous les connaissons de par leurs moyens. Par exemple : Que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre et tenant ce papier dans ma main, et d'autres choses de cette nature. Et comment je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi, si ce n'est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois parce qu'ils sont très pauvres, qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre parce qu'ils sont tous nus, ou s'imaginent être des cruches ou avoir un corps de terre. Mais quoi? Ce sont des fous et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples. »

Il s'agit de la question de savoir ce qui m'autorise à douter de la validité de mes impressions sensibles. D'une part, il y a un argument positif, puis, d'autre part, une objection. Alors là, une nouvelle raison apparaît car certains croient, par exemple, être vêtus alors qu'ils sont fous. Ce qui est remarquable, dit Foucault, c'est que la possibilité de la folie n'est pas une raison de douter, en ce que moi qui médite actuellement, je ne suis pas fou. En fait, on va s'apercevoir, que ce n'est pas l'argument véritable car ce dernier équivaut à celui du rêve. Puisque l'argument de la folie ne marche pas, car il n'y a qu'une chose qui ne me trompe pas : la folie, car je ne suis pas fou. Ainsi, si je prenais au sérieux l'idée selon laquelle je pourrais être fou, je le serais. De fait, je suis menacé par la folie, mais je ne deviendrais fou que si je le voulais bien et je n'ai guère le droit de le devenir.

Cependant, il ne s'agit pas là d'un inventaire philosophique, car ce qui nous intéresse, c'est la vision du monde qu'à Descartes. Il y a un symptôme de la vision du monde à l'âge classique, lequel s'exprime en Descartes (ce n'est qu'un investigateur). Alors qu'avec Erasme la folie a des choses philosophiques à nous dire; on voit dans ce texte, que le fou n'a rien à nous dire. Ainsi, la folie est rejetée dans l'ailleurs et la folie c'est l'immoralité même. De fait, le fou est coupable de sa folie.

L'homme classique pense qu'il a le choix de la folie ou de la raison. Il se pose comme raison excluant la déraison (exclusion théorique dans les Méditations métaphysiques et juridiques dans le « grand renfermement »). Dans le cogito, la seule chose dont je peux être sur, c'est que je ne suis pas fou. La raison équivaut à la maîtrise de soi. La raison je la connais strictement et, de plus, nous avons le choix de la saisir. En d'autres termes, la problématique est morale. La folie est exilée dans l'ailleurs et le fou doit être enfermé.


3)La folie des modernes

L'âge moderne, pour Foucault, commence fin XVIII ème siècle. Ce sont Kantisme et Révolution qui nous révèlent la césure entre âge classique et moderne. L'âge moderne, en ce qui concerne la psychiatrie, est marqué par un mouvement de libération. La libération des fous se retrouve dans toute l'Histoire de la psychiatrie. Toutefois, cette prétendue libération n'est qu'une nouvelle forme d'aliénation.

Pinel (1745-1828) est le héros de la psychiatrie moderne selon l'historiographie traditionnelle puisque en 1783 et 1785 aux aliénés de Bicêtre et de la Salpîtrière. Dans ces hôpitaux, comme on le voulait à l'époque, on enchaînait les fous. Le traîtement des fous dans les hôpitaux généraux était horrible. On se met à soigner selon une perspective classique, c'est-à-dire qu'on soigne la folie, non pas comme une maladie de l'esprit, mais comme une maladie du corps. Pinel développe le traitement bienveillant de la folie. En d'autres termes, on discute avec le fous et, de par des suggestions, on cherche à le convaincre de retrouver ses sens. C'est en ce sens que Pinel est l'ancêtre de la psychiatrie moderne. En fait, la psychanalyse n'est qu'une variante du traitement de Pinel car elle est fondée sur le dialogue entre le médecin et le malade. Selon Foucault, Pinel ne mérite pas d'être traité comme un philanthrope. Selon lui, la psychiatrie moderne ne met pas fin à l'exclusion du fou, mais la renforce, d'abord parce qu'il est toujours considéré comme un exclu. On ne considère toujours pas le fou comme un sage plus sage que les autres. Dans l'institution psychiatrique, le fou reste un fou et non pas un détenteur d'une vérité spécifique.

Par ailleurs, la médicalisation rend impossible toute communication entre, d'un côté le sujet connaissant (médecin) et, d'un autre, l'objet connu (malade). Elle produit une disymétrie stricte entre les deux. La psychiatrie moderne et scientifique analyse (causes et effets). Le fou n'est pas coupable d'être fou. Là, il y a un changement fondamental par rapport à l'âge classique où le fou était considéré comme coupable. L'âge moderne met fin à l'aliénation. Toutefois, le fou classique ne faisait pas une seule et même chose avec sa folie. En quelque sorte, le message social était qu'on pouvait changer car la folie était un choix. Cependant, selon Foucault, le regard psychiatrique moderne traite le fou comme un objet qui dysfonctionne. La psychiatrie moderne c'est l'opposition entre le médecin, possesseur de la raison, et le fou, vu comme un objet d'investigation. De fait, l'hôpital psychiatrique, prétendûment libérateur, est, en fait, un espace judiciaire où le fou est une chose folle par le jugement du médecin connaissant qui pose le diagnostique.

« L'asile de l'âge positiviste tel que Pinel l'a fondé n'est pas un libre domaine d'observation, de diagnostique et de thérapeutique, c'est un espace judiciaire où l'on est accusé, jugé et condamné. »
L'historiographie traditionnelle voit la naissance de la psychiatrie moderne comme le passage d'une psychiatrie classique folle et inhumaine, à une psychiatrie moderne raisonnable et humaine. Pour Foucault, au contraire, il s'agit d'une régression. Ici, le jugement est intérieur car le regard du médecin convainc le fou qu'il est fou. Il fait, ici, un amalgame avec la psychanalyse, laquelle se veut comme une libération. Dans cette licence donnée à l'expression, il y a une libération effective, dans laquelle l'individu se reconstruit et passe d'une personnalité tiraillée entre des pulsions contradictoires à un moi autonome.
La cure psychanalytique, pour Foucault, c'est un tribunal où le médecin tout puissant se permet d'entrer dans la psyché du patient pour lui imposer, de l'intérieur, des modèles de comportement. Ainsi, le maître mot de Foucault c'est la démystification.

En tous cas, la psychiatrie moderne n'est pas un dialogue de l'homme avec lui-même, mais du technicien connaisseur avec le fou. Le dispositif de l'asile c'est une loi qui s'exerce sur l'individu. Certes, ce n'est plus la contrainte physique de l'asile classique, mais elle est morale. En fait, le fou doit intégrer le regard que le médecin porte sur lui. Donc, paradoxalement, une nouvelle culpabilisation, au sens où le fou va intégrer l'idée qu'il devrait être autre qu'il est. Pour un fou, guérir c'est accepter, dans l'angoisse et par un perpétuel contrôle de soi, cette identité que le médecin lui présente comme la sienne.

On a ici une figure frappante de la pensée post-moderne en ce que Foucault s'oppose à l'idée que la psychiatrie serait celle d'une finalité grandissante à l'égard d'un objet préexistant qui est la folie. Il en va autrement, l'histoire de la science est celle de constructions conventionnelles successives. Ce ne sont pas les individus qui construisent la science, mais des époques.

La raison n'existe que par la négation de sa négation parce ce que la raison est constituée en l'opposition avec la déraison. Elle n'est pas originaire, mais se constitue comme un e césure et ségrégation. Ainsi, elle n'est pas théorique, mais renvoie à des pratiques, des institutions et des pouvoirs. De fait, il ne fait pas croire que les constructions sont celles des individus. En quelque sorte, Descartes, c'est une des figures d'une vision de l'homme qui est explicitement violente. De fait, il a fait en théorie ce que l'hôpital général fait en pratique. La raison n'est plus une faculté, mais un dispositif de capture, d'exclusion et d'enfermement de la déraison.

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Publié dans Philosophie

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