Leibniz et le péché
(Par Gogol)
Chez Leibniz, Dieu est sa propre cause et la cause de toute autre chose. La puissance de Dieu est toujours liée aux actes au travers desquels elle s'exprime. Dès lors qu'on pose la distinction entre le réel et le possible, on admet que tout ce qui est possible n'est pas réel. Aussi, ce qui est possible obéit d'abord au principe de non-contradiction. Parmi tous les univers que Dieu a donc pensé comme possible, un seul a été retenu comme meilleur et digne d'être créé. Sans Dieu, rien ne pourrait donc exister. Tous les possibles sont présents en son intellect dès lors qu'ils ne sont pas contradictoires et, par l'exercice de sa bonté, le meilleur des univers passe du possible au réel. Il faut comprendre que Dieu choisit des séries compatibles entre elles. En effet, toute chose se comprend en relation avec la cause qui la provoque et les effets qu'elle provoque à son tour. C'est l'exercice de la bonté divine qui fait que Dieu va choisir un univers fait de séries compatibles plutôt qu'un autre.
Ces considérations amènent à une contradiction. Si Dieu détermine le choix du passage au réel d'une des séries de choses possible, quelle place peut-on être encore faite à la liberté humaine ? L'idée de péché a-t-elle encore un sens ? Comment peut-on croire à cette bonté divine face à l'existence du mal ?
Si Dieu était seulement grand, il obéirait simplement à la logique et tout monde non contradictoire, tout monde possible pourrait être indifféremment réel. Peu importe le mal et la souffrance dès lors que le plus grand nombre de vérités compossibles avec le moins de causes possibles pourrait être réalisé (principe de non-contradiction & raison suffisante). L’univers serait la reproduction d’un calcul parfait sans égard des conséquences morales, ce que refuse Leibniz. En effet, le monde calculé par Dieu ne se contente pas d’obéir à ses principes. Il se veut également bon. La meilleure disposition d’une série d’objet donnée est produite par le calcul de Dieu qui ne peut pas ne pas vouloir une série contradictoire. Cet aspect de la réalisation du monde est déterminé. Ceci étant dit, ce qui relève de la morale ne relève pas de la logique et il est donc une partie de la réalisation du monde qui incombe uniquement au caractère moral de Dieu. Cette morale loge dans la volonté de Dieu.
Cela ne conduit cependant pas à penser que l’univers est absolument bon. Il est une limite au bien absolu résident dans la concurrence de toutes les volontés antécédentes « bonnes ». Ces limites n’ont pas pour origine Dieu, mais les choses. On sait qu’avec Candide, Voltaire mettra en exergue toutes sortes de situations semblant contredire l’idée d’un monde « bon ». Mais il ne faut pas voir l’origine du mal dans la volonté de Dieu mais plutôt dans la nature même des choses. Le bien et le mal sont donc tolérés par Dieu en fonction du résultat visé. Ce sont les limites physiques du monde qui conditionnent les êtres pouvant réellement exister, ce qui va permettre de réhabiliter la notion de responsabilité humaine. Les êtres dotés d’intelligence se doivent de comprendre l’intention divine et de la servir au mieux. Dans cette optique, une souffrance physique, si elle sert un monde meilleur le plan moral, peut devoir être endurée. Seul le mal moral est à proscrire. De toute façon, celui-ci ne peut être désiré par Dieu.
Les actes que nous commettons sont prévus par Dieu et font partie du monde tel qu’il a été choisi comme un tout. Aussi, nous participons, dans une certaine mesure, à la perfection de ce monde. Une question se pose alors : si nos actes font partie d’un monde pensé par Dieu comme un tout, sommes-nous encore responsables de ces actes et, par extension, agir selon le bien ou le mal ?. Le problème intervient car nous ne jugeons la bonté de Dieu qu’en rapport à notre connaissance très limitée du monde. Les souffrances que nous endurons apparaissent en réalité nécessaire à un bien optimal. On pourrait penser de deux manières : si Dieu permet le péché, c’est qu’il n’est pas infiniment bon ou ail ne peut pas fait autrement et alors il n’est pas tout-puissant Il faut considérer que les fautes morales ne sont pas commises par Dieu mais pas des être limités, les hommes, qui y sont réduits car ils n’ont pas la vision du monde comme un tout.
Si l’on part du principe que la compossibilité des choses réelles n’est possible que dans la perspective d’un équilibre du bon et du mauvais. Le fondement du mal est nécessaire mais son apparition est contingente. Ceci étant dit, l’apparition du péché ne dépend que de l’Homme. Le péché est un acte libre de l’Homme qui ne procède pas de Dieu car ce dernier n’a pu vouloir que le bon en le créant. Dieu tient compte de du péché pour créer la série la meilleure série de choses possibles en conséquence de ce péché. C’est la corruption humaine causée par la chute du premier homme qui est donc à l’origine du péché.
Mais une nouvelle question se pose alors. Si les Hommes sont inclinés au péché par celui du premier Homme, doit-on en conclure que la suite de tous les Hommes ne peut y échapper ? Même si les Hommes commettent des actes libres et des péchés, par la même occasion, les Hommes persistent dans l’existence car Dieu continue de manifester une volonté de création et le monde s’élabore en conséquence. Ils sont donc pensés « bons » car Dieu ne crée que le bien moral. Dès lors, les Hommes sont ouverts à l’action juste par le biais de la raison, comme si la loi de Dieu se trouvait en notre sein, même ignorée et enfouie, dissimulée par nos différentes aspirations. La grandeur et la bonté de Dieu se confondent dans le gouvernement divin. Les vestiges de l’image divine sont chez l’Homme le signe de l’entendement et de la liberté. Le meilleur des mondes possibles maintient une possibilité de rachat pour le pécheur. Il est le péché original en attendant mais nous pouvons nous sauver par l’intermédiaire de Dieu
Il faut comprendre que le péché n’est pas à l’origine de Dieu mais ce dernier maintient la possibilité du rachat pour l’Homme : il maintient la liberté de l’Homme dans le mal comme dans les bienfaits. Dieu ne peut pas ne pas aimer les Hommes et ne pas respecter leur liberté car il contredirait sa propre nature : il agirait par faiblesse et contredirait sa nature parfaite. La tâche de l’Homme est de tenter de comprendre le dessein divin à partir de l’harmonie universelle. Dieu a créé l’univers en conséquence de notre libre choix : ainsi l’Homme n’est pas évalué selon une perfection absolue mais selon le fait qu’il remplit aux mieux le rôle que nous devons jouer.
En somme, plaider la cause divine revient à accéder à la connaissance de nous-mêmes. En chaque monade, Dieu exprime sa sainte volonté. Il est la cause de toute chose qui veut le bien moral. Il fait donc passer du statut de possible à celui de réel la combinaison de séries de choses la meilleure. Ceci étant dit, cela ne veut pas dire que le monde est exempt du mal, de la souffrance, de la faute ou du péché de l’Homme. Il faut considérer ce monde comme un tout. Pour que le monde puisse se réaliser, il faut que le mal cohabite avec le bien. Mais ce n’est ni désiré, ni déterminé par Dieu. En permettant la liberté humaine, le Dieu leibnizien tolère que le mal passe par le péché de l’Homme et, c’est en fonction de ce mal nécessaire à un bien plus grand que Dieu détermine l’élaboration du meilleur des mondes possibles.
Pensez-vous que la théorie leibnizienne de Dieu peut amener l'homme au sentiment d'impuissance face à tous les facteurs limitant la portée de son action ?