Claude Lévi-Strauss

Publié le par Secteur PSY

Lévi-Strauss : fin d'un siècle de pensée sauvage... (le 1 Novembre 2009)

(Par Ecce)

 


Hier soir, les journaux nous ont appris cette triste nouvelle : Claude Lévi-Strauss est décédé ce samedi, peu avant son 101e anniversaire.

Bien sûr, ce n'est pas le premier grand homme qui part, et ce ne sera pas le dernier. Mais Lévi-Strauss a quelque chose de très particulier : depuis la publication des Structures élémentaires de la parenté, en 1949, tout le champ des sciences humaines est devenu structuraliste (pour en revenir, parfois, après quelques années).

Je ne vous refais pas son histoire, qui grâce aux encyclopédies restera encore longtemps accessible et disponible à qui le désire. Ses voyages parmi les peuples "primitifs", comme on disait à l'époque, d'Amérique latine, son élection à l'Académie française, ses cours d'Anthropologie structurale... Ce qui me semble le plus important à faire ici, c'est de montrer non pas l'importance objective qu'a eu son travail sur la pensée française, puis européenne et enfin internationale, simplement, mais le coup de poing qu'il a été pour les générations de chercheurs qui ont découvert son travail au fur et à mesure qu'il le publiait. Ceux pour qui il n'était pas encore une évidence, mais une véritable révolution.

Les Structures élémentaires de la parenté, en soi, n'était pas à première vue révolutionnaire : d'autres avant lui, qu'il cite d'ailleurs abondamment dans son travail, avaient déjà mis en valeur la complexité des structures familiales dans les cultures traditionnelles : Marcel Granet, pour les familles chinoises, ou Morgan pour les familles amérindiennes... Mais lorsqu'arrivent La Pensée sauvage, puis Le Cru et le cuit, on comprend l'ampleur de la machine que Lévi-Strauss a mis en route avec l'anthropologie structurale : ce qu'il a offert aux sciences humaines n'était rien moins que le Graal, le sésame qui allait nous permettre de décoder absolument tous les faits culturels, tout ce qui fait l'homme, tout ce qui fait une civilisation ! C'était pour ceux qui deviendront ses héritiers une véritable révélation : tous se convertissent à Lévi-Strauss !

La raison de cet engouement sans précédent provient de deux retournements de la pensée opérés par le chercheur : un scandale, et une idée de génie.

Le scandale, il s'affirme dans la Pensée sauvage : alors qu'en ce début de XXe siècle, les peuples "primitifs" d'Afrique et d'Amérique apparaissent au monde académique comme l'occasion rêvée d'étudier l'homme comme il était "avant" la civilisation, survivances inespérées de l'homme de l'âge de pierre, et vont nous permettre d'observer en direct notre propre passé, Lévi-Strauss affirme, analyses à l'appui, que ces soi-disant "primitifs" le sont bien moins qu'on voudrait le croire. Au contraire, Lévi-Strauss montre à l'envi grâce à ses analyses ethnographiques que leurs cultures et leurs cosmologies, loin d'être simplistes et approximatives, sont de loin plus complexes que les nôtres : en témoignent par exemple les schémas de mariages autorisés ou interdits en vigueur dans toutes les tribus étudiées. Pire encore, Lévi-Strauss enfonce encore le clou : la "pensée sauvage", effectivement "irrationnelle", est surtout une pensée globale, qui envisage le monde dans sa toute sa complexité ensemble, alors que notre pensée, "rationnelle", est en fait une pensée qui simplifie le monde et par là se rend incapable de le penser dans son ensemble, comme un tout, où les relations entre éléments sont toujours un composé de physique, de croyances, de chimique, de psychologique, d'enjeux sociaux, et ainsi de suite, et non pas soit l'un, soit l'autre. Les "sauvages" ne sont plus des êtres "primitifs" et "inférieurs", mais au moins nos égaux : toute la revalorisation du traditionnel dans laquelle nous baigons aujourd'hui a grandi à partir de ce renversement de la pensée, opéré il y a maintenant 50 ans.

L'idée de génie, c'est d'emprunter aux linguistes (Ferdinand de Saussure en particulier) le structuralisme, pour l'universaliser. Le structuralisme, c'est dire que pour un "atome" de sens A, on a un "atome" de représentation A' (par exemple A' = le son "chat", et A = la bestiole qui court entre nos pattes et boit du lait), et que les atomes en question ne prennent pas sens verticalement, mais horizontalement, en se répartissant un espace horizontal. Autrement dit : si je vais appeler cette bestiole "chat", ce n'est pas parce que de toute éternité il y a une idée du chat qui fait que cette bestiole est une catégorie à part dans l'univers et doit avoir un nom à part ; je vais l'appeler "chat" parce qu'il faut que je fasse la différence avec un autre élément qui se situe au même niveau horizontal que la bête qui court entre mes jambes, et qui est la bestiole qui ne fait pas "miaou" mais "ouah ouah". Et ce parce que dans ma vie / ma société / ma culture / pour ma survie, il est important pour moi de faire la différence entre la bête qui fait "ouah ouah" et la bête qui fait "miaou". De là l'exemple bien connu des peuples qui ont douze mots pour dire neige. C'est important pour quoi ? C'est important parce que les structures symboliques (le langage, par exemple) sont étroitement liées aux structures sociales. Et voilà le sésame ! En étudiant le langage d'un peuple, j'apprends ce qui structure leur société. Par exemple, en remarquant qu'ils utilisent un même mot pour parler de ma soeur et de ma femme, mais qu'ils utilisent un mot différent pour parler de l'oncle paternel ou l'oncle maternel, je peux comprendre la structure de leurs familles, les mariages autorisés, les mariages interdits, et ainsi de suite. Et lévi-Strauss va encore un pas plus loin : tout, dans une société humaine, peut être analysé sous la forme d'une structure symbolique : tout est structuré, et on peut isoler quelques structures élémentaires et universelles présentes dans toutes les sociétés humaines. Par exemple l'interdit de l'inceste, qui, comme le soutiendra Lévi-Strauss, n'est pas un interdit à base biologique, mais un besoin fondamental pour structurer une société : pour qu'il y ait société, il doit y avoir échange ; pour qu'il y ait échange, il faut qu'il y ait l'obligation de sortir de chez soi (=son groupe) et d'aller chercher ailleurs, peu importe où, mais il faut qu'il y ait une ligne de partage entre un chez soi et un ailleurs. Un autre exemple, qui montrera mieux cette faculté à être universalisé que Lévi-Strauss a donné au structuralisme : plutôt que de partir du langage d'une société, je peux par exemple partir de ce qu'ils mangent : si je regarde comment mange ce peuple, je vais peut-être remarquer que pour les fêtes, on fait toujours de la viande cuite directement sur le feu, alors que pour les repars quotidiens, on fait plutôt bouillir les aliments dans de l'eau. Et qu'il serait par exemple déplacé de servir un plat bouilli lorsque j'invite des gens (on fait plutôt un steak qu'une potée). Et voilà, je remarque, alors que rien ne m'incitait à faire attention à cela, que la manière de se nourrir elle-même est structurée, et que cette structure est parallèle à la structure sociale elle-même... Et ainsi de suite, et c'est ce qui va notamment donner le travail de Roland Barthes, qui s'est attaché à repérer des atomes de sens/représentation dans notre société, et ce qu'ils nous disaient sur la structure de la société elle-même. Le mythe de la Citroën DS, par exemple, ne nous dit pas simplement que la voiture est un symbole de richesse ; il nous dit surtout que la société est divisée en classes (ou en strates), que la DS est un symbole qui appartient à la classe supérieure, et que ces castes ne sont pas complètement hermétiques (si je suis de classe moyenne, avoir une DS va me faire m'élever un peu en statut ; mais ce n'est pas complètement perméable : si je suis un ouvrier, avoir une DS va apparaitre déplacé, et on va se demander si je ne l'ai pas volée).

Un autre exemple, qui montrera mieux cette faculté à être universalisé que Lévi-Strauss a donné au structuralisme : plutôt que de partir du langage d'une société, je peux par exemple partir de ce qu'ils mangent : si je regarde comment mange ce peuple, je vais peut-être remarquer que pour les fêtes, on fait toujours de la viande cuite directement sur le feu, alors que pour les repars quotidiens, on fait plutôt bouillir les aliments dans de l'eau. Et qu'il serait par exemple déplacé de servir un plat bouilli lorsque j'invite des gens (on fait plutôt un steak qu'une potée). Et voilà, je remarque, alors que rien ne m'incitait à faire attention à cela, que la manière de se nourrir elle-même est structurée, et que cette structure est parallèle à la structure sociale elle-même... Et ainsi de suite, et c'est ce qui va notamment donner le travail de Roland Barthes, qui s'est attaché à repérer des atomes de sens/représentation dans notre société, et ce qu'ils nous disaient sur la structure de la société elle-même. Le mythe de la Citroën DS, par exemple, ne nous dit pas simplement que la voiture est un symbole de richesse ; il nous dit surtout que la société est divisée en classes (ou en strates), que la DS est un symbole qui appartient à la classe supérieure, et que ces castes ne sont pas complètement hermétiques (si je suis de classe moyenne, avoir une DS va me faire m'élever un peu en statut ; mais ce n'est pas complètement perméable : si je suis un ouvrier, avoir une DS va apparaitre déplacé, et on va se demander si je ne l'ai pas volée).

Il y aurait encore tant de choses à dire sur le structuralisme, sur Lévi-Strauss, sur les critiques du structuralisme, sur le post-structuralisme, mais j'espère que ceci donne déjà un aperçu de l'ampleur de la révolution structuraliste initiée par Lévi-Strauss, et sur le formidable "kick" qu'elle a donné aux chercheurs des sciences humaines aujourd'hui. Parce que plus important encore que la révolution des concepts-même, Lévi-Strauss a surtout donné aux penseurs qui ont hérité de lui une énergie et une inspiration formidable qui dure encore aujourd'hui, malgré le passage des générations.

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Publié dans Philosophie

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