Bergson
Bergson : Essai sur les données immédiates de la conscience
(Par Callaghan)
Dans l'optique des présentations d'auteurs chères à notre Psy-en-chef, je me permet de jouer les hippies en recyclant (c'est à la mode) quelques lectures imposées par le cursus que je suis cette année à distance.
Et le deuxième bonhomme dont je vais en votre compagnie causer au coin du feu, c'est le français Henri Bergson. Je vous épargne une inutile biographie (Wikipedia le fait bien mieux que moi) pour me concentrer sur la première oeuvre du philosophe, publiée en 1889.
Celle-ci s'articule autour de la réfutation des théories psychophysiologiques, que Bergson assimile à une forme de déterminisme positiviste, dans le but de fonder la possibilité d'un acte libre en posant la première notion fondamentale de la philosophie bergsonienne : la durée. La première partie de l'exposé peut sembler longue ou hors de propos ; il n'en est en fait rien, comme vous allez le constater.
Le rappel des théories qu'il critique est assez long : en résumé, la psychophysiologie considère toute émotion comme une quantité qui varie selon l'intensité du ressenti : j'aime plus les haricots que les épinards, donc j'ai une quantité plus importante de cette chose "goût" s'exprimant en moi lorsque je pense aux haricots que lorsque je pense aux épinards. Le mouvement est pareillement explicité : lorsque je replie mon avant-bras, chaque portion du mouvement s'ajoute à la précédente - du point A au point A+1, puis A+2, et ainsi de suite jusqu'à B.
Les plus futés d'entre vous verront déjà l'impasse à laquelle ces conceptions font penser, du moins dans la présentation que nous offre Bergson : les paradoxes de Zénon d'Elée. Souvenez-vous : Achille et sa tortue. Ou cette flèche qui part de l'arc (le point A) pour atteindre la cible (le point B), passant donc par une infinité de petits points intermédiaires (A', A'', etc.). De là, Zénon affirme l'impossibilité du mouvement : la flèche n'atteindra jamais sa cible puisque l'espace est divisible indéfiniment.
Ceci posé, Bergson met à jour le présupposé erroné qui sous-tend ces théories : la représentation du temps en terme d'espace. Ce n'est pas de notre faute, nous dit Henri ; en effet, notre conscience pense en terme spatiaux, c'est comme ça. Pour résoudre l'aporie, il faut replacer la flèche dans un mouvement sans vouloir fragmenter celui-ci en fonction de l'espace qu'elle parcourt. De même pour les sentiments qui ne peuvent être des quantités que l'on ajoute : quelle sera l'unité ? Et comment imaginer le passage d'un bloc d'amour possédant une valeur donnée, au bloc supérieur lorsque ce ne sont plus des épinards mais des haricots qui sont dans l'assiette ?
Ici intervient le concept-clé de l'ouvrage : celui de durée. La conscience, nous explique Bergson, est inscrite dans une forme de temps insécable, duquel on ne peut dénombrer les moments distincts les uns des autres sans la spatialiser, d'une certaine façon, et ainsi la dénaturer. Ainsi nos sentiments ne progressent-ils pas en quantité, mais en qualité : c'est un changement de notre être qui se produit lorsque les haricots remplacent les épinards ; les divers symptômes qui trahissent notre excitation à l'idée de ce végétal régal sont les signes d'une modification aux étapes insensibles puisqu'interdépendantes : si l'on extrait un moment de cette évolution, alors il apparaîtra dénué de logique puisque considéré hors ses rapports avec le moment précédent et le moment suivant.
Tout ça pour quoi, me direz-vous ? C'est bien beau, mais ça ne change ni la saveur des haricots, ni celle des épinards. C'est que cette intuition de la durée va permettre à Bergson, dans le troisième et dernier chapitre de l'ouvrage, de fonder une théorie de l'acte libre qui, selon lui, fermera le clapet de tout les déterministes.
Poursuivant sur sa lancée méthodologique, Bergson entreprend d'abord de prouver pourquoi les déterministes énoncent des âneries, avant d'asséner sa propre vérité. Deux erreurs principales sont mises en avant : d'abord, le fait que les déterministes se placent toujours a posteriori d'une action pour l'expliquer, formulant les causes à la lumière de l'effet obtenu - le vice de cette forme de pensée est assez visible de lui-même. Le second reproche qu'il formule, est que toute prévision de l'avenir ne prend en compte que des actes considérés hors de toute durée : tel stimulus + tel environnement = tel choix. L'algèbre n'est pas possible en matière de vie humaine, pour la simple et bonne raison que c'est considérer chaque instant comme une entité extraite du mouvement, comme un point fixe et défini dans le flot du temps, comme un point A' sur la trajectoire de la flèche vers sa cible. La résolution de l'aporie passe nécessairement par la réinscription de chaque instant dans cette durée interne de la conscience ; à ce titre aucun acte ne peut être réellement analysé puisqu'il est systématiquement dépendant de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent. Toute tentative fige le mouvement et transforme le temps en espace ; c'est à ce titre que Bergson énonce sa fameuse formule : "Toute définition de la liberté donnera raison au déterminisme." La liberté est en actes, jamais en paroles ; elle se ressent, s'expérimente, se vit - mais ne se communique pas ; elle est la réalisation de la conscience, réceptacle de tout ce qui façonne un individu. Lorsque j'agis en accord avec moi-même, je suis libre.
En forme de conclusion, on peut ajouter que cette non-définition de la liberté est toute négative. De plus, elle s'appuie, d'une façon très kantienne, sur l'inintelligibilité de la conscience inscrite dans la durée : je ne peux pas analyser celle-ci à cause d'un défaut de mon entendement ; de fait je ne peux pas prévoir avec une véritable justesse et une infaillibilité mathématique les actes de quiconque ni les miens : je suis donc libre. L'effort de Bergson semble être, d'une certaine manière, d'intérioriser le monde des choses-en-soi ; ma conscience n'est pas simplement une composante du monde intelligible, elle est cet univers irréductiblement inconnaissable, et à ce titre source de causalités libres.
Ce qui se dessine en filigrane est une interrogation-tarte-à-la-crème sur la question de la liberté, à laquelle Bergson essaye d'apporter un éclairage nouveau. Et selon vous, la durée, connerie de philosophe mystique, actualisation de théories millénaires (Idées, Dieu, monde intelligible) ou véritable intuition géniale ?