Platon, Pas[sage]
(Par Callaghan)
L'époque d'un changement d'administration, n'est-ce pas le meilleur moment pour questionner les fondements du secteur ?
Sacré entreprise, qui témoigne d'une témérité - d'un orgeuil - impressionnant pour un jeune à l'ID pas si loin que ça des six chiffres. Mais que voulez-vous, les jeunes et les cons, on sait à quoi Audiard les reconnaissait.
PSY, donc. Psychologie, littérature, philosophie.
Si l'on regarde le dernier terme, on y trouve la racine grecque : "qui aime" et "la sagesse". Nous voila bien avancés. "Aimer", je vois à peu près ce que cela veut dire ; mais la sagesse, qu'est-ce que c'est-y donc que ce machin-là ?
Et on se (re)plonge alors, comme chaque fois qu'il est question de cette drôle de matière, chez Platon. Le Charmide, pour être plus précis, lequel décrit la discussion animée entre Socrate, Charmide et Critias, à propos justement de la définition de cette sagesse. Tous s'accordent à dire qu'elle est belle, donc utile. Mais qu'est-elle ? Quatre tentatives sont faites, toutes contredites par le sage maïeuticien.
Charmide avance d'abord que "la sagesse consist[e] à montrer en tout ce qu'on fait une dignité calme." (1) Ce à quoi Socrate répond qu'on loue pourtant chez le sportif comme chez le mathématicien la vivacité avec laquelle ils effectuent la tâche qui leur incombe. La sagesse est utile, or le mathématicien et le sportif sont utiles lorsqu'il sont rapides : donc la sagesse est rapidité, non lenteur.
La seconde tentative est ainsi formulée : "Je crois que [la sagesse] est identique à la pudeur" (2). Ce à quoi Socrate réplique en citant Homère : "La pudeur est une mauvaise compagne pour l'homme indigent." La pirouette rhétorique - le recours à une figure tutélaire de la littérature comme un argument d'autorité - ne décrédibilise pas le propos : la pudeur est un luxe accordé à qui peut se le permettre ; or la sagesse est, de l'avis général, une qualité qui peut être également partagée.
La troisième tentative voit l'intervention de Critias, venu défendre la mauvaise interprétation de sa maxime : "La sagesse consiste pour chacun de nous à faire ce qui le regarde." (3) Les deux lectures proposées de cet aphorisme sont mises en difficulté par Socrate, qui répond d'une part que le cordonnier, faisant des chaussures pour tout le monde - et donc ne faisant pas que ce qui le regarde au sens strict - peut pourtant être un homme sage, puisque son action est utile. Critias ajoute que sa sentence signifie qu'un homme est sage, qui se concentre sur son action et la réalise avec utilité - une belle action, est une action sage. Mais alors, réplique d'autre part Socrate, un homme peut être sage sans le savoir ! Le médecin sait-il, en soignant un malade, si son action sera utile ? Si le remède sera efficace ?
Enfin, Critias revient sur ses propos à la lumière de cette difficulté soulevée par son interlocuteur. Il en arrive alors à rapprocher la sagesse de l'inscription portée par le temple de Delphes : "je définirais volontiers la sagesse comme la connaissance de soi-même." (4) Il s'agit donc, précise Critias, d'une science qui a pour objet elle-même et toutes les autres sciences : je suis sage lorsque que je sais ce que je sais ou ignore. Socrate va critiquer cette définition en introduisant une distinction importante entre la science et son objet : pour connaître la médecine, il ne faut pas que je sache ce qu'est la médecine (sans quoi je ne connais que la science, idée vague) mais bien quel est son objet (comment guérir les malades). Or une sagesse définie comme connaissance de soi n'a pas d'objet, elle est une science vide, autotélique et du même coup inutile. En effet : comment puis-je juger de ce que je sais et de ce que j'ignore, si je ne puis acquérir par la sagesse qu'une connaissance relative aux sciences dans leur principe, et non dans leur rapport à un objet ? Puis-je juger un médecin à ce qu'il est et non ce qu'il fait ?
Dès lors, Socrate conclut que la sagesse telle qu'elle a été ici définie, est inutile ; contradiction avec ce qui était avancé au début du dialogue, à savoir que la sagesse est belle et utile. D'où une fin en queue de poisson, sans que la définition de la sagesse ait pu être trouvée.
Et vous, PSYtoyens, amoureux de sagesse, quelle serait votre définition ?
(1) : Platon, Charmide, in Oeuvres Complètes, t.II, ed. Alfred Croiset, Paris, "Belles Lettres", 1921, 159a.
(2) : Ibid., 160e.
(3) : Ibid., 161b.
(4) : Ibid., 164d.