Onfray chez Ruquier
(Par Biglucibe)
Pourquoi critiquer Michel Onfray? Quel crédit peut-on lui accorder?
Peut-il permettre d'ouvrir les portes du questionnement à une certaine tranche de la population?
Je vous propose tout d'abord de découvrir sa vidéo. Pour ceux qui voudraient aller plus loin, n'hésitez vraiment pas : pour critiquer, il faut maîtriser son sujet...
Visionner la vidéo d'Onfray chez Ruquier
Onfray est un "philosophe médiatique", tout comme "BHL" : ils passent bien à la télévision, car ils parviennent à vulgariser des thèses pour le "commun des mortels". C'est une première indication quant à la teneur de ce qu'on lui reproche : pour l' "érudit" (entendre l'académicien-like), Onfray, c'est du pipi de chat, c'est de la culture populaire, c'est du sous-philosophe. Cette critique est-elle réellement fondée? Ne peut-on pas voir en lui une porte d'entrée, une incitation au questionnement, pour les gens qui a priori ne s'intéresseraient pas à la philosophie?
D'un autre côté, peut-on se permettre de vulgariser à outrance (c'est-à-dire jusqu'à la dénaturer, la biaiser) une pensée parfois extrêmement rigoureuse, et se baser là-dessus uniquement pour la balayer de la main? Est-ce une réelle invitation à la réflexion personnelle?
...Car c'est ce que fait Onfray, notamment dans ce livre concernant Freud. Il reprend à sa solde quelques critiques d'une banalité sans nom sur une partie de l'oeuvre de Freud qu'il présente d'une manière extrêmement réductrice. En gros, il résume Freud à la généralisation du complexe d'Oedipe, et n'hésite pas à comparer les psychanalystes aux gourous d'une secte. En bon laïque gauchiste, il dresse une analogie avec les religions, "sectes qui ont marché" et explique comment cette charlatanerie s'est développée, malgré les erreurs de Sigmund. Son "apport" se résume à cela.
650 pages, qu'il résume lui-même en une phrase sur le plateau de Ruquier.
Tout qui connait un minimum Freud et la façon dont il est lu aujourd'hui sait bien qu'il est lu comme un philosophe et non un "scientifique" : dans Freud, il y a tout un système métaphysique. La question de l'inconscient, innovation fondamentale dans la pensée, du déterminisme de celui-ci, de la règle (le "surmoi"), de la liberté ("choix conscient"), de la vie (eros) et de la mort (thanatos), ... Non, Michel, Freud, ce n'est pas seulement quelqu'un qui avait peur que son papa lui "coupe le kiki". Cela veut-il dire que la méthode psychanalytique est bonne? Rien ne le dit. Simplement, qu'à son crédit, Freud a mis au jour des façons d'appréhender le monde qui offrent une richesse à la pensée philosophique.
Des critiques comme celles de Karl Popper remettent bien plus sérieusement en cause la scientificité de Freud, tout en ne déniant pas son crédit philosophique, et passant outre les anecdotes et dérives "médicales" du bonhomme (Les thèses de la psychanalyse ne sont pas falsifiables ; on ne peut les dire fausses par l'expérience, contrairement aux énoncés de la physique).
Ce n'est pas tout. Michel Onfray est aussi professeur. Il prône un épanouissement dans le questionnement, la recherche personnelle, plutôt qu'assisté par un psy ou par la religion. En ce sens, on ne peut sans doute pas lui donner tort. Il donne en outre cours sur des philosophes oubliés de l'histoire. Grand bien lui fasse! Mais aussi "sur les philosophes traditionnels, mais d'une manière subversive". Le problème de ce gars, c'est qu'il viendrait nous faire croire qu'il a le monopole de l'interprétation et de la critique (voire de la vérité?) en philosophie... Au vu de sa manière de présenter Freud, on a par contre de sérieux doutes quant à la validité de ces critiques : tout le monde peut bien sûr réfléchir, avoir un avis, discuter, échanger, voire philosopher (tout dépend ce que vous mettez derrière ce mot)... Mais peut-on dénaturer les dires d'autrui, tout en se revendiquant le devoir de "présenter la vérité"?
Enfin, comble de l'ironie... Michel cite son homologue BHL. Pour le lyncher. Mais n'est-ce pas aussi l'univers médiatique qui favorise ce type de comportements? Dès lors, le philosophe est-il condamné à rester en marge de la télévision, comme le préconiserait par exemple un Bourdieu?