Les méthodes en sciences sociales : quelle validité?
Les méthodes en sciences sociales : quelle validité?
Proposé par Biglucibe
Voici un petit article présentant quelques unes des principales méthodes reconnues en sciences humaines et sociales pour obtenir des faits dits scientifiques.
Il convient de distinguer des méthodes plus "quantitatives" (la quantité), dont la validité repose sur la mise en évidence de tendances statistiques, des méthodes "qualitatives" (la qualité) où l'on s'intéresse surtout à du vécu et du ressenti particuliers, ainsi que des usages. Dans les faits, les approches sont souvent mêlées, mais pour plus de simplicité, nous présentons ici des méthodes "brutes", des plus "quanti-" au plus "quali-".
1. Le "recensement"
C'est l'idée du panorama. On prend un échantillon et on dénombre si oui ou non il a telle ou telle caractéristique, par exemple. Deux illustrations :
- La possession d'un téléviseur. On peut dénombrer facilement ce fait, en faire des statistiques, puis établir des comparaisons entre lieux géographiques, époques, etc.
- L'audience. En échantillonnant la population, cette fois (beaucoup plus répandu), on tâche de mettre en évidence les grandes tendances. On considère qu'avec un panel de 2000 personnes des catégories ciblées, on obtient une représentation fidèle du phénomène étudié.
Les plus : on obtient une grande "objectivité" avec ces faits. Le problème est qu'ils n'expliquent rien : ils décrivent. De plus, une généralisation abusive des chiffres peut s'avérer trompeuse.
2. Le questionnaire
Le questionnaire est l'intermédiaire entre le recensement et l'entretien ouvert. Il se constitue de questions précises et fermées (choix multiple/réponses par oui ou non). Ils peuvent porter sur du qualitatif ("Aimez-vous Arte?" et autres opinions), mais portent généralement sur des faits aussi.
Là encore, il faut bien souvent échantillonner. Une méthode quantitative suppose un grand échantillon. L'introduction de questions à caractère subjectif peut aussi être un énorme souci, que je développe infra.
3. L'interview/l'entretien ouvert
Cette méthode permet le recueil de données comme des opinions, des pratiques, des usages, des relations. Ainsi, la relation entre une personne "assistante" (A) et une personne "assistée" (B) pourra faire l'objet d'interviews de A d'une part et de B d'autre part. Les questions ouvertes de type "Vous sentez-vous bien dans cette institution?" seront accompagnées de questions de relance. Les interviews seront ensuite analysées selon des catégories générales (pratiques, relations, ...).
Cette méthode plus qualitative nécessite beaucoup de recul. Plusieurs problèmes : les moyens ne permettent pas de composer de grands échantillons, les personnes peuvent mentir, travestir la vérité, ou se tromper. On parle par exemple de "l'effet Arte" : toutes les études "quali-" disent que les gens aiment Arte. Toutes les études "quanti-" révèlent qu'une minorité regarde Arte. En d'autres termes, en se basant sur du déclaratif, on court le risque de rencontrer beaucoup de biais...
4. L'observation participante
C'est une démarche qui provient du pôle "anthropologie" des sciences humaines et sociales. Elle consiste à définir une micro-culture et à l'intégrer, afin de vivre et de comprendre ses pratiques de l'intérieur (le problème étant qu'on a trop tendance à appliquer les critères de notre propre culture pour juger les autres). C'est ainsi que certains anthropologues vont rester un an ou deux auprès d'inuits, de bochimans ou autres populations exotiques, en notant jusqu'au moindre détail de la vie quotidienne. L'analyse viendra après le retour. On obtient aujourd'hui une généralisation de la méthode à tout ce qui est "micro-sociétés" : infiltrations dans la culture punk, celle des tsiganes, dans celle des hooligans, culture "rap"...
Bien qu'il soit d'un intérêt crucial de s'imprégner totalement de l'objet étudié, pour le connaître dans son "intimité" (analyser les rituels, le ressenti, les pratiques, usages, opinions ; très qualitatif), la passage à l'analyse est très délicat. Le risque de subjectivité, ainsi que le manque de distance qui devrait présider une sorte de "neutralité" du chercheur (pour le pôle "observation", non seulement celui "participation")...
5. La méthode expérimentale
C'est une méthode qui permet souvent un petit compromis. Elle provient surtout de la psychologie expérimentale. Le fait est que le problème du qualitatif, en général, c'est qu'il se base sur du déclaratif, ou sur des faits vécus de l'intérieur, et donc peut-être de la subjectivité, de l'erreur, etc. L'idée ici, c'est d'isoler un fait ou l'autre que l'on veut observer (même des pratiques ou usages) et de faire varier l'environnement dans lequel on l'observe, pour voir comment il change.
En gros on a "observation 1 - changement - observation 2". On peut ainsi évaluer l'hypothétique effet du changement. Afin de neutraliser les variables tierces, on crée souvent un groupe "placebo", où l'on fait les deux observations sans introduire le changement.
En psychologie, on pourra par exemple mesurer la noradrénaline avant et après visionnage d'un film violent ou pornographique. L'idéal, avec cette méthode, c'est de la répéter sur le long terme, et avec différents sujets...
Conclusion
Selon moi, aucune méthode n'est bonne en soi. Entre la question de la représentativité et celles de l'originalité, il y a toute une game de nuances. La réalité sociale est complexe : en fonction de comment on la regarde, on peut en dire mille et une choses.
Est-ce pour cela que les méthodes sont inefficaces? Quelle scientificité?
Quelle validité? Peut-on dire tout et n'importe quoi du social?
Je pense qu'il faut juste pouvoir établir des niveaux de validité. Le quantitatif est bon pour décrire les états de fait (sociologie de type Durkheimienne), mais pas tant pour expliquer le sens et l'appropriation que donnent les personnes à leurs actes et à leurs relations (sociologie de type Weberienne). Ainsi, les statistiques sur le suicide, étudiées par Durkheim, peuvent être éclairées par des interviews de personnes ayant tenté de se suicider, voire une observation participante dans un milieu de suicidaires, etc.
Il faut donc à mon avis croiser les méthodes, adapter les dispositifs, nuancer les résultats, ... Sachant qu'en fonction de l'angle d'attaque, on s'attachera plus spécifiquement à une dimension qu'à une autre.
Qu'en pensez-vous?