Ernst Jünger - Le philosophe et les limites

Publié le par Secteur PSY

Le philosophe et les limites : Ernst Jünger

(Par Octave)

 

 

Le philosophe se veut d'analyser le monde. Ou, plutôt, les mondes - selon la distinction platonicienne - sensible et intelligible.

A ce titre, il est, ou devrait être, un explorateur. On a, bien souvent, reproché à Kant de n'être qu'un philosophe de salon ; parlant d'un monde qui s'arrêtait au bout de sa table où il donnait ses fameux dîners.
Il avait, certes, bien pris à son compte la maxime future de Louis Massignon "Pour comprendre l'autre, il ne faut pas se l'annexer mais devenir son hôte". A ceci près, qu'il ne donna à hôte qu'un sens limité.

Parce que le philosophe se doit d'être hôte, dans l'entièreté de son corps et de son esprit. A l'image de l'acteur, il doit muer en ce qu'il compte examiner.
Le philosophe doit s'aventurer dans l'altérité s'il veut découvrir certaines clefs, et s'éprouver pour comprendre et se livrer, selon l'expression, corps et âme à son travail.

Sous cet angle, Ernst Jünger nous livre un essai singulier intitulé "Approches, drogues et ivresse" dans lequel il tente de rendre compte de l'accession au royaume de l'esprit en approchant différentes drogues, du vin à la cocaïne.
Loin d'être un prétexte, pour qui connaît quelque peu la vie et l'œuvre de l'auteur, Jünger témoigne avec honnêteté des raisons qui l'ont poussé à s'entretenir de près avec les narcotiques ou les dopants - tantôt l'insouciance juvénile, tantôt la curiosité de l'expérimentateur.

Ainsi, apprend-on, au détour de différentes digressions que sa première escalade eut lieu lors de la visite d'une brasserie, a l'occasion d'une ballade avec l'équivalent allemand de nos louveteaux. Escalade, de laquelle il tirera, entres autres, cette impression d'harmonie qui couvre le chaos des discussions ivrognesques.

Plus tard, alors que les tranchées lui donnaient l'opportunité de lire, il tomba sur une étude de l'ivresse de l'éther par Maupassant qui, ce dernier la définissant comme une révélation acoustique, lui donna l'envie d'en entendre la musique vaporeuse.
Ce qu'il fit, vers la fin de la guerre, contant son amusement à se promener parmi les grades qui l'astreignaient tantôt à un salut, tantôt à une réponse alambiquée.

"Donc, je retournai chez moi après avoir dit adieu à Walter et acheté un peu d'éther dans le quartier de "L'Ours Noir". Comment Maupassant avait-il fait pour s'enivrer ? Je ne m'en souvenais plus. Mais, entre temps, je m'étais informé sur le compte des éthéromanes, dans la bibliothèque de mon père [...]. Il me semblait que l'inspiration suffirait une fois la fiole débouchée. J'inhalai [...]. L'effet fut immédiat.
Cette montée au ciel de l'éther n'a guère pu durer longtemps car, quand je me réveillai, je vis qu'il me restait le loisir d'aller dîner. [...]Selon toute apparence une ivresse de gens pressés. [...] Il s'y ajoutait l'optimisme clairvoyant, effet prolongé de la drogue."


Il essaiera, bien sûr, le haschich puis l'opium voire même le chloroforme. A la faveur de l'explosion du turfing, de la déchéance du statut de cheval, il ira jusqu'à prendre la cocaïne que ses amis parieurs prenaient pour rester alertes durant les longues journées de courses. De ceci, il en tirera, par un mime de Dostoïevski, ses propres nuits blanches.

"J'en goûtai un soupçon, de la pointe de mon petit doigt - un concentré amer. Puis, je m'administrai une prise à droite et à gauche à l'aide la petite cuiller. L'effet fut presque immédiat. Mon nez devint froid, insensible, ma respiration profonde et ralentie. Je fus pris d'une humeur optimiste, comme si les forces que j'avais gaspillées sur les tableaux, les livres et les objets se rassemblaient maintenant en moi. [...] Incapable d'agir - non par défaut, cependant, mais par excès. Incapable d'engendrer - entravé, non par l'impuissance, mais par une vitalité exubérante. Ici, les récifs sont proches et le danger d'un naufrage considérable."

Évidemment, ces comptes rendus sont précédés, suivis et entre coupés de considérations a postériori, d'analyses et de renvois divers mais, le sujet n'est pas là.

A tout ceci se pose la question des limites du philosophe.
Pour moi, il ne doit en avoir pas, et faire de son corps le laboratoire de sa pensée - des ses actes les ingrédients. Pour autant, les idées corbillards n'en sont pas, justement. Et un philosophe mort avant la rédaction serait aussi utile que M. Onfray après. C'est donc là, une des limites inéluctable de l'empirisme.

Le philosophe doit-il avoir des limites ?
Quelles sont les vôtres ?
Un petit rail ?

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Publié dans Philosophie

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