Pierre Guyotat, ovni littéraire ou pure provocation?
Pierre Guyotat, ovni littéraire ou pure provocation.
Proposé par Lisa
Pour introduire brièvement le personnage, assez peu connu, de Pierre Guyotat, il s'agit d'un auteur encore vivant, qui a commencé par envoyer ses poèmes à René Char, puis a fait partie du groupe Tel Quel, bien qu'il ait toujours été profondément marginal, dans tous les domaines. Son oeuvre est gigantesque, des milliers et des milliers de pages, pour la plupart illisibles.
En effet, outre l'originalité (qui prête à sourire mais aussi à réfléchir) de sa pratique de l'écriture masturbatoire, Guyotat entend rénover la langue, lui rendre son mouvement, sa vie. Le problème, c'est que ça donne ça :
"l’jiarret boueux, l’orbit’ empossiàrée, ta poitrin’ m’trembler, l’comptoir caiss’, ta mâchoir’, a’c, mes chieveux chiauds,
d’ö, l’hors bordel, banlioue ?, Franç’ ?, m’dehanchier, gars, tes cent-un kilogs chantants, quaqu’ banquet celest’ ?,
d’quà ta faç’ mâchiurée d’chiarogn’ rat – l’relent l’tueur en refaufiler sa lam’ d’dans sa taill’ ! -,
l’mouchiassat t’en rentrer s’assoupir dedans tes narin’ !"
(Progénitures)
Et cela sur plus de mille pages...
Outre l'illisibilité (que Guyotat récuse), on remarque la violence des thèmes, déjà présente dans Tombeau pour cinq cent mille soldats, oeuvre lisible, elle, mais par certains côtés insoutenable. Il faut savoir cependant que par la violence, Guyotat affirme chercher une rédemption pour le monde. La catharsis, tout ça tout ça, mais il me semble que c'est un peu plus compliqué que ça.
Interdit, mis au ban, accusé de tous les maux, Guyotat ne laisse pas indifférent. Il faudrait bien sûr des pages et des pages pour parvenir à comprendre et à décrire sa démarche.
Ma première réaction devant Progénitures a été de me demander quel était cet adolescent attardé qui passait son temps à jeter ses fluides sur du papier et à se foutre (ouvertement!) de nous en nous offrant le fruit de son égocentrisme forcené. Pour moi, Progénitures, c'était l'invention d'une langue pour soi, un truc de mégalo (et je le pense toujours un peu)
Cependant, je me suis lancée dans la lecture d'une de ses oeuvres en langue qu'il dit "normative" (donc lisible), Coma, texte autobiographique sans être cousu de moijeries (pardon pour le néologisme) mièvres, qui montre plus qu'il ne raconte les années de crise sprituelle de Guyotat, qui l'ont amené au bord de la mort. Et là, merveille, un style sculpté qui rappelle René Char (son modèle?), d'une beauté qui innerve les pages, et la mise à nu d'un personnage répugnant et désarmant, pervers et enfantin...
J'achèverai donc avec cet extrait, qui ne suffit certes pas à résumer Coma, mais qui dévoile cet amour de Guyotat pour l'infime, pour ce qui inspire communément du dégoût, du mépris, de l'indifférence :
"Quoi que j'aie devant moi la plaine la plus industrieuse et la plus lumineuse, et, plus loin, la mer la plus chargée de mythes, la seule réalité, c'est, pour moi, la page où j'écris, plus réelle encore que le monde, les objets, les espaces fermés ou extérieurs, la lumière où je fais bouger mes figures.
Mais mon amour me porte vers les objets les plus humbles, de rebut, les cahiers d'écolier dans les décharges publiques, les regard des enfants, la bave de l'idiot, c'est ce que l'on peut regarder de plain-pied : l'objet d'art, l'objet antique, le regard adulte, les livres, les monuments, les moissons, tout cela c'est une réalité pour les autres. Hormis le texte, tout ce que je peux assumer de discours élevé, le raisonnement, l'expression de mes connaissances, c'est comme un autre que moi, en moi, qui parle, qui explique, qui convainc, même. Ma détresse est déjà non-dicible, je la voudrais non sensible dans ma voix pour les autres."
Que vous connaissiez ou non cet auteur, que vous inspire-t-il?
Que pensez vous de son projet de refonte de la langue?
L'illisible (s'il existe!) peut-il faire partie du texte littéraire?