Kant (2) - Philosophie morale

Publié le par Secteur PSY

(Par Callaghan)

 

 

Nous revoilà donc pour la suite de nos palpitantes aventures à Koenigsberg. Je vous avais laissé après la fondation d'une loi morale universelle. Il faut désormais préciser quelques conséquences / présupposés de cette loi morale, que Kant qualifie de postulats de la raison pratique pure, ou de la raison pure dans son usage pratique. Il s'agit de répondre aux trois questions métaphysiques laissées en suspens par la Critique de la raison pure, à savoir la liberté, l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.


Pour le premier de ces points, la possibilité même d'une loi morale sous-entend la liberté de ma volonté, au sens de son autonomie. En effet, comment peut-on envisager une loi morale qui soit indépendante de tout principe sensible, et pourtant la déclarer dépendante de quelque chose d'autre ? Si je ne suis pas libre de choisir la maxime de mes actions, alors je ne puis être tenu responsable de rien. Cette autonomie de la volonté est donc un présupposé nécessaire de la loi morale.

Se pose alors le problème de la cohabitation entre ma volonté libre et la nature, qui est réglée par des lois de causalité (et qui en cela peut être objet de connaissance sensible, et à ce titre exclue des fondements de la loi morale), problème qui est déjà celui de la troisième antinomie de la Critique de la raison pure. Kant pose pour résoudre cette difficulté une coexistence de deux niveaux de réalité, le monde phénoménal ou sensible, et le monde nouménal ou intelligible. L'homme appartient aux deux mondes : par son corps il est un phénomène et obéit aux lois de la nature ; par sa raison il est noumène et obéit aux lois de la causalité par la liberté. Au sein d'une action humaine, la distinction est celle de l'explication et de la justification : la première appartient au monde sensible et la seconde au monde intelligible (ce qui permet donc de rendre chaque homme responsable de son acte).


Le second point concerne l'immortalité de l'âme. Kant règle ce point assez aisément, au regard des efforts déployés ci-avant : il pose que l'objet de la raison humaine est un progrès infini vers la sainteté. Dès lors, l'âme doit être immortelle, car si elle ne l'est pas on s'expose à deux conséquences néfastes pour la loi morale : soit celle-ci s'accommode de notre imperfection, et elle est elle-même déchue de sa sainteté ; soit elle est un Idéal éthéré dans la contemplation duquel l'homme s'oublie.


Le troisième point, en revanche, est nettement plus épineux. Dieu, ce brave barbu qui nous aurait tous créé, comment prouver qu'il existe ? Comment faire coïncider la libre volonté de l'homme avec ledit bonhomme ? Rappelons que Kant était rationaliste, certes, mais aussi chrétien : tant le rationalisme de Leibniz et Wolffe que le piétisme l'ont imprégné dans ses jeunes années. Il faut alors le concéder : la loi morale, jusque là pure forme, s'emplit d'une matière vers laquelle l'homme rationnel tend : le souverain Bien. Or qu'est-ce que ce souverain Bien, sinon l'accord de la nature entière avec la fin que je poursuis ? Je travaille en vue de la sainteté, comme on l'a vu ci-dessus ; or si je veux que ce travail soit possible, il faut que la sainteté soit postulée comme possible ; il faut donc que la nature soit potentiellement sainte. Et c'est là que se situe le noeud de notre affaire : je n'ai de pouvoir que sur ma propre volonté, pas la nature. Comment donc faire que cette potentialité soit bien présente, comment m'en assurer ? C'est là qu'intervient Dieu, "un être qui par son entendement et sa volonté est cause de la nature", et qui donc cause une nature potentiellement sainte.


La loi morale, en dernière instance, ne nous apprend pas comment être heureux, puisque nous ne pouvons pas agir sur la nature pour y matérialiser notre bonheur ; elle nous apprend comment être digne d'être heureux. Dieu fait le reste !



Rendons à César ce qui lui appartient, je me suis appuyé dans l'étude sur l'ouvrage de Victor Delbos, La philosophie pratique de Kant, paru en 1902 et toujours aujourd'hui une somme indépassable sur le sujet. Merci à lui pour le coup de main (et pour le titre).

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Publié dans Philosophie

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