De l'instauration naturelle des marchés et de la monnaie

Publié le par Secteur PSY

(Par Octave)

 

 

Les théories économiques supposent que l'Homme veuille maximiser son confort, avant toute chose. Cette maximisation, dans une société où l'Homme ne peut tout posséder, à lui seul, passe, forcément par l'échange. Mais, elle implique, également, que ces échanges soient, eux aussi, commodes. Aussi, si le troc pouvait revêtir sans peine le manteau de la simplicité, il accuse, néanmoins, des contraintes qui ne peuvent nous convenir. Imaginons que l'objet que l'on souhaite troquer ne soit pas utile au possesseur de l'objet convoité, les déviations imposées pour obtenir ce-dernier deviendrait, rapidement, laborieuses. C'est, ainsi, que l'on peut penser que la monnaie a été inventée.

Mais, à ceux qui affirment, encore, que la monnaie est artificielle, il convient de raconter une petite histoire, montrant comment, d'abord la monnaie apparaît naturellement, par le biais de l'échange nécessaire et, ensuite, que le marché lui-même, et même les dérives capitalistes qui ont pu en découler, sont un phénomène tout aussi naturel, voire intrinsèque à l'Homme.

Cette histoire que je vous résumerai, c'est celle d'un camp de prisonniers, durant la seconde guerre mondiale, que l'économiste Radford a pu observer et dont il tira la conclusion de la spontanéité des marchés et de la monnaie, retranscrite dans The Economic Organisation of a Prisonners Of War Camp.


Le camp est semblable aux nombreux autres. La salubrité y est approximative, et l'espoir l'est encore plus. Dans cet écrin de bourbe intemporel, les prisonniers ont déjà pris conscience que leurs existences limitées les rapprochaient de la réification, de la poussière. Pourtant, la pensée première qui ronge nos infortunés camarades, n'est pas tant l'avenir du conflit, les questions, désormais oniriques, de dignité humaine, la mort (?) mais, pragmatiquement, l'amélioration relative de leurs confort, comme si, étrangement, il désirait tapisser d'un soie inflammable, les murs calcinés de l'Enfer. Jours après jours, ce sont donc les petites nécessités qui rythment la vie du camp, qui s'ingénient à camoufler le chaos d'un linceul de nature, paradoxalement, humaine.

Dans cet univers, si terrible fut-il, les prisonniers bénéficient, néanmoins de droit, et ce en accord de la Convention de Genève de 1929. Aussi, la Croix-Rouge apportait, régulièrement, des rations aux soldats. Et, comme nous l'avons décrit, les prisonniers, puisqu'ils désiraient augmenter leur confort, parvenaient encore à maugréer sur les goûts des rations. C'est, par le biais de ce subjectivisme que se trouve introduit la notion et, surtout, la nécessité, pour eux, de l'échange.
Évidemment, avant d'en arriver à l'échange, d'autres systèmes ont pu être envisagés. Mais, si d'abord, la règle du premier arrivé, premier servi put apparaître, elle n'a jamais été appliquée, réellement – la peur du chaos, dans un espace carcéral, se trouvant plus importante que la volonté d'un ragoût appétissant (!). Le système hiérarchique, propre aux grades militaires n'a pas, de même, été appliqué, par refus de l'arbitraire.

L'échange s'est donc imposé de lui-même, sans qu'aucun système ne le prévoie extérieurement. Partant, les soldats voulant échanger leur bien, entre, de facto, en concurrence. Au milieu des cabanons surpeuplés, au bois gonflé et craquant sous les intempéries allemandes, les premiers signes du marché apparaissent. Chaque bien se trouve évalué, vis à vis des autres : sous le joug de la loi de l'offre et de la demande, se fixent des prix relatifs. Des prix relatifs, non à l'interprétation subjective, pourtant initiale mais, dépendants de la valeur objective de la rareté et des besoins naturels.

La volonté d'améliorer son bien être personnel (impulsion subjective), permet, par le biais de l'échange, d'améliorer le bien être collectif. C'est ce que théorisait, déjà en 1776, sous le nom de main invisible, l'économiste Adam Smith : « « Nous ne comptons pas sur la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger pour nous procurer notre repas quotidien mais sur la préoccupation qu’ils ont de leurs intérêts personnels »


Mais, comme je le précisai en préambule, le troc, puisqu'il est subjectif, impose parfois des déviations et n'est pas la forme la plus apte à maximiser le confort. La monnaie fait donc son entrée pour annuler ces contraintes. L'Histoire nous a montré que les métaux furent les plus adéquats pour servir d'échange, puisqu'ils étaient « durables, homogènes, facilement divisibles et relativement rares ». La monnaie qui s'imposa d'elle même, par commodité et qui recoupait trois des quatre qualités des métaux, fut les cigarettes. La monnaie, elle aussi, poursuit la quête de maximisation de confort, on parle, d'ailleurs, de commodity money.

De manière spontanée, les cigarettes étaient devenues l’équivalent de la monnaie mais de manière spontanée. En fait, les cigarettes étaient utilisées dans les 3 fonctions de la monnaie :

1. Les soldats évaluaient les biens en termes de cigarettes : c’était une unité de compte.
2. Elles étaient devenues un intermédiaire d’échange unanimement acceptée.
3. Les cigarettes pouvaient être mises de côté : elles étaient devenues une réserve de valeur.


Cependant, dans deux baraquements, l'un anglais et l'autre français, les goûts différant, les prix relatifs diffèrent aussi. L'absence de communication entre les deux baraquements fait que la différence de prix relatifs est, par conséquent, tangible et persistante. Cette nouvelle caractéristique permet la mise en œuvre des nouvelles pratiques, reconnues sur les marchés.

Un soldat (Pierre), découvre, par hasard ou par curiosité, la différence existante entre les deux baraquements. Il apprend que les anglais, qui raffolent de thé, n'en ont pas assez. Alors, que les français, n'en veulent pas. Il obtiendra plus de confort, en apportant du thé, inutile pour lui, aux anglais, qui lui donneront des cigarettes pour que, de son coté, il obtienne avec ses cigarettes, des biens dont il a besoin. La communication, nécessaire à la liberté de commercer, a donc maximiser le confort de Pierre et des anglais – cette même liberté de commercer que prônait, également, Smith.

Mais, Pierre n'a, sans doute, pas été le seul à obtenir cette information. Il a donc joué le rôle de l'entrepreneur, pour valoriser cette information. En jouant le rôle d'intermédiaire entre les deux baraquements (entrepreneur = prendre entre), il a dégagé un profit.

D'ailleurs, Martin a eu vent des agissements de Pierre, et souhaite, dans son intérêt personnel, faire du profit également. Un mécanisme de concurrence se met en place au sein du baraquement. Achetant plus de thé, le baraquement français voit son prix augmenter, tandis qu'approvisionnés doublement, les anglais voient son prix descendre. Alors que les prix relatifs étaient différents, la concurrence permet la stabilisation vers un prix unique, un prix d'équilibre selon la terminologie économique ; La tendance vers l'unicité du prix ou Loi de Jevons satisfaisant le plus grand nombre. Cette tendance se faisant, notamment par les relations entre Pierre et Martin, qui doivent s'accorder, également, pour maximiser leur confort, selon une procédure d'arbitrage.

Néanmoins, cette tendance n'est pas inaltérable et, la nature humaine étant ce qu'elle est, la loyauté n'est que trop rarement son apanage. Partant, et grâce aux cigarettes que Pierre a accumulé alors qu'il œuvrait seul, il peut, en soudoyant des gardiens pour qu'ils neutralisent Martin, obtenir une position de monopole. Ce comportement fréquent s'apparente à un parasitage économique et, dès lors, annule l'unicité du prix ; le monopole injustifie les profits de Pierre et ne concoure pas aux confort collectif.


Ajoutons, enfin, qu'au-delà de l'espace, le temps peut également être pris en considération. Pierre, qui possède l'avantage d'avoir été le premier ( ce que l'analyse économique du droit appelle « first mover’s advantage » ) à pouvoir commercer le thé, possède un stock de cigarette. Il peut se permettre d'acheter des produits et de les revendre plus tard, et, lorsqu'ils seront rares, plus chers. Pierre, se comporte, ainsi, en spéculateur à la hausse.

Pierre pourra être aussi imité. La loi de JEVONS s’applique aussi dans le temps par le jeu de la concurrence. On dit que la spéculation est stabilisatrice. La spéculation est souvent assortie d’un phénomène d’inquiétude, à caractère psychologique, et par un effet d’entraînement : elle peut caractériser une situation d’affolement dans un contexte de crise. Mais la spéculation ne s’enclenche qu’à partir du moment où il y a une anomalie. La spéculation va déclencher des réactions d’autant plus fortes que l’anomalie elle-même est forte. Sur les marchés financiers, on parle de « bulle financière » (résultat de l’anomalie). Quand cette bulle spéculative éclate, on rectifie l’anomalie. Ce processus de rectification ne se serait pas produit s’il n’y avait pas eu cette spéculation.



En même temps qu’une économie d’échange s’est mise en place, on a vu émerger aussi l’utilisation d’une monnaie sans que personne ne l’est imposée.
  Le marché et la monnaie sont donc intimement liés. Ils se sont imposés d’eux-mêmes, en fonction de la nature humaine elle-même.


Sources :


Economica, New Series, Vol. 12, No. 48. (Nov., 1945), pp. 189-201. ( Economica (PDF) )

Une traduction ( Traduction )

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)
( Lien 1 ) VO
( Lien 2 ) VF

Annexes : William Stanley Jevons ( Wikipedia )

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Publié dans Société - sociologie

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